"Un vieillard craint de se remémorer, c'est-à-dire de descendre en lui-même
afin de mesurer réellement l'effet du temps dans son existence. Il préfère
s'en tenir à un savoir extérieur, purement chronologique, plutôt que de
s'aventurer dans une remémoration organique qui l'engagerait, lui et son interlocuteur,
au-delà du simple tracé historique."
Jean-Louis Jeannelle, Ecrire ses Mémoires au XXe siècle
Je vieillis. Le constat est simple et ne peut plus être nié. L'âge laisse des traces sur mes joues, autour de mes yeux et de ma bouche, mon corps me refuse certaines choses que je lui demande ou
me rappelle soudain que je ne peux plus gravir en courant les étages qui mènent à mon appartement. Je me souviens de mon incrédulité lorsqu'en enfant, je constatais avec stupeur l'incapacité de
mes parents à gravir les cinq étages jusqu'à chez mes grands-parents à la même allure que la mienne. Incrédulité et sentiment de supériorité. Je n'avais pas saisi qu'ils étaient eux-mêmes bien
plus vieux que moi, déjà vieux. Vieux eux aussi, tout comme moi maintenant.
Avec effroi je constate que dans la rue, les jeunes filles sont bien plus jeunes que moi. Plus jolies aussi, certes, mais c'est un problème différent. Les filles sont plus jeunes, on me dit
madame, on ne se retourne plus sur mon passage, la fatigue n'est plus due à des nuits de folie festive ou de lectures interminables mais aux réveils nocturnes des enfants. Et pour tout avouer, la
vie active m'a happée. Peut-être est-ce ça, finalement, le plus terrifiant, peut-être est-ce précisément cela que je cherchais à fuir pendant de nombreuses années: l'entrée dans la vie active.
Comme si la précédente, de vie, n'avait pas été active! Comme de nombreux étudiants, j'ai couru de petit boulot en petit boulot. Mais ils avaient en commun, outre les maigres salaires que
j'obtenais et leur aspect rébarbatif, leur caractère éphémère. Je savais pertinemment qu'à la fin de l'été, je ne travaillerais plus comme hôtesse d'accueil, babysitter ou à la plonge de tel
restaurant. J'avais la garantie du caractère transitoire des choses, qu'il ne s'agissait que de pages vite tournées dans ma vie. Chacune ne s'ouvrait que pour se refermer rapidement, enrichie de
mes quelques semaines d'expérience professionnelle... Et ce matin je me rends compte que, malgré moi, je n'ai pas ouvert une nouvelle page mais entamé un autre livre, un livre unique, avec une
quantité de pages innombrables, et cette fois au contenu prédéterminé.
Cette nuit, j'ai fait un rêve dérangeant, assez drôle à ses débuts, mais qui m'a rapidement saisi à la gorge. Je déchiffrais une longue suite de feuillets, lentement, sur lesquels je trouvais,
toute tracée, l'histoire de ce que ma vie avait été jusque là. Prise de curiosité, je poursuivais ma lecture et me retrouvais, horrifiée, à lire l'histoire de ma vie, ma vie tout entière, jusqu'à
mon dernier souffle. Avec la certitude que, tout s'étant vérifié jusque là, la suite proposée ne pouvait, hélas, qu'être la simple et triste vérité. Le réveil fut un soulagement, mais ce
soulagement ne fut que de courte durée car ce rêve stupide m'avait laissé un goût amer, un quelque chose de dérangeant, qui ne passait pas.
Je me suis installée dans le salon, seule, laissant enfants et mari dormir encore quelques instants et, sirotant mon café brûlant, je suis descendue en moi-même.
J'ai toujours fui la ronde, les schémas tous tracés, croyant ainsi me garantir une certaine marge de liberté, croyant être différente, croyant être parvenue à me déjouer du piège que me tendait
la vie. Et je me réveille sur cette certitude: j'ai échappé un certain temps à ce qui me terrifiait, pour m'y jeter encore plus magistralement par la suite. M'y précipiter avec l'angoisse de la
lucidité. Ma vie, toute tracée, devant moi.
Et cette certitude m'a ouvert les yeux: je venais de rejoindre le camp des vieux. L'autre côté du miroir. Celui où l'on se lève le matin pour partir au travail, gagner de l'argent, éventuellement
baiser à un moment ou à un autre si on en trouve le temps, et dépenser l'argent durement gagné pour des choses la plupart du temps inutiles et clinquantes. Le monde de ceux qui passent leur vie à
faire cela, sans regarder en arrière, sans se remémorer leurs rêves, leurs envies de jeunesse. Ceux qui laissent s'écouler les jours, les semaines, les mois, les années, sans plus aucune emprise
sur le temps. Et se réveillent un jour, en prise avec des souvenirs gênants, qu'ils parviennent dans la plupart des cas à réprimer avec succès.
S'est alors immiscée en moi cette sensation gênante d'être dépossédée, de ne plus être moi. L'illusion avait peut-être été, à la base, de prétendre être soi. Mais c'est cette dépossession qui me
dévore, désormais. Suis-je encore et comment ne pas succomber ?
Tu DEVIENS. Tu deviens une femme- ces petites griffes du temps( que je n'ai pas remarquées) n,e sont que l'angoisse des métamorphoses: on sait ce qui n'est plus, on ne sait pas encore qui .on devient. La vraie vie, c'est cela: une suite de naissances à soi-même et permets-moi de sourire devant tes inquiétudes sincères mais bien exagérées. Tu changes, peut-être, mais ce que tu perds en "fraîcheur" tu le gagnes en intensité. OUi, c'est un peu ça la vie: courir, travailler, voir des rêves s'effacer mais d'autres surgissent, crois-moi et l'âge que tu redoutes est encore à des lieues de toi. Tu es fatiguée? Mais tu donnes tant - à ceux que tu aimes, à ta recherche, à ta passion de voir la beauté( je pense à ce message laissé sur mon portable) Tu es VIVANTE. Lucide et effrayée mais tellement vivante et belle. Tout ce que tu crées te façonne et ce n'est pas une joue unpeu moins lisse qui donne du prix à une femme, c'est son rayonnement. Crois-en ta vieille Jocaste, tu en as à revendre et crois-moi aussi, on se retournera encore bien souvent sur toi,ma belle. Tu grandis, voilà tout. Je te serre contre mon coeur, ma douce amie -en-devenir...