D'où me vient cette capacité (aptitude? fâcheuse tendance?) à toujours ressasser un problème, le tourner dans tous les sens, le mâcher, remâcher et inlassablement m'accrocher à une idée, à ne pas
faire pouvoir en faire abstraction. Obsession ?
14 octobre 2010. Fausse couche à un mois de grossesse, une grossesse inattendue, qui m'a tout d'abord laissée perplexe, apeurée. Mais très vite, mon coeur avait ressenti une joie intense. Et
quand mon homme s'était fait à l'idée d'accueillir ce petit être dans notre vie, nous avons connu quelques jours d'excitation et de bonheur intenses. Puis la claque. Un gouffre de 3 mois
ensuite, dont je m'extrais aujourd'hui grâce aux antidépresseurs. Il y a eu un mieux, lorsque nous avions choisi d'avoir un troisième enfant. Quelques doutes, notamment à cause de cette histoire
de grosseur au sein... Et la rechute, le 1er janvier. Mon homme doutait. Il ne savait plus. Voulait attendre. Un troisième? Il voulait y réfléchir.
J'ai réagi de manière excessive. J'ai voulu lui faire payer sa "trahison". L'ai repoussé. L'ai détesté. Probablement aussi parce que j'avais tout à fait conscience qu'il en avait le droit, que
c'était naturel (n'en avais-je pas moi-même, des doutes?), parce que d'un point de vue "rationnel", un troisième est une folie. Totalement déraisonnable. Du point de vue financier, et peut-être
aussi pour des tas d'autres raisons. Professionnelles, par exemple. Ou pour notre couple.
Je lui en ai voulu, j'ai été odieuse. Et j'ai sombré, à nouveau. Plus bas encore qu'auparavant : il n'y avait plus cet espoir d'être enceinte à nouveau un jour. Je prenais ses doutes pour un
refus catégorique et définitif, ce qu'il n'était pas. Mais j'étais dans l'excès : de douleur, de colère, d'impatience. Incapable de mesure.
Et la terrifiante expérience d'avoir envie de mourir. D'envisager la mort comme une solution, une échappatoire. Egoïsme suprême. Et mon homme, et mes fils? Indifférence totale à son égard. Pour
mes fils, c'était autre chose. Parfois j'envisageais même, comme cela existait au Japon, de mettre un terme à mes jours et aux leurs en même temps. Quelle horreur ! Quel égoïsme ! Ne pas vouloir
leur imposer une vie de souffrance? Une vie sans moi?!
Je ne m'étendrai pas. Comment dire aux autres que vous allez très mal? Que vous n'avez plus envie de vivre ?
Je suis suivie depuis ma fausse couche par une psychologue. Elle a senti, lors d'une séance, que j'allais mal, m'a conseillé de retourner voir mon généraliste et d'envisager avec lui de prendre
des antidépresseurs. Ce que j'ai fait.
Et je vis à nouveau. Et j'arrive à accepter, ou presque, l'idée de ne peut-être plus jamais être enceinte et de ne pas avoir ce troisième enfant dont je rêvais avant ma fausse couche. Même si,
par moment, derrière mes affirmations courageuses, je sens toujours cette tristesse qui n'arrive plus tout à fait à percer, à devenir destructrice. Douleur anesthésiée. Tapie au fond de moi-même.
Me voici, non pas zombie abruti par voie médicamenteuse, mais à nouveau moi, qui pas-à-pas, reprend pied dans le monde des vivants. Qui ne suis plus à fleur de peau, colérique, déprimée en
permanence. Qui suis capable d'être moi et de profiter de la vie, de mes fils et mon mari.
Mais toujours ce vide en mon sein. Ce ventre plat et vide. Et les dates qui n'aident pas. Il y a 5 mois, précisément, j'envoyais mon homme acheter un test de grossesse.
Et en face de moi dans le train, une femme enceinte. En est-elle à 5 mois ou à 6?
Pourquoi la vie me renvoie-t-elle cette image d'un autre moi-même?
Si j'arrive à me réjouir sans arrière-pensée de la grossesse de ma meilleure amie, de ma soeur, pourquoi les grossesses d'inconnues me bouleversent-elles tant?
Le week-end dernier, j'envisageais le coeur léger de donner toutes mes affaires de bébés, et pensais avec allégresse à toutes les choses que je ferai bientôt, seule ou avec mon homme, avec nos
enfants: passer mon permis moto, un week-end en amoureux, du camping cet été à 4... Un bébé? encore un enfant? Repousser mes projets, notre voyage au Japon? Non !
Et ce matin, la douleur n'est plus destructrice. Mais elle revient. M'interpelle. Parce que je vois une femme enceinte. Et que si je n'avais pas fait de fausse couche, j'aurais probablement
exactement ce ventre-là, au même instant.
Incapacité à passer outre ? Ou souffrance normale ?
Et je pleure à nouveau, et la tristesse me submerge, me paralyse.
Vite, faire autre chose. Travailler, ce matin sans enthousiasme ni élan, mais travailler. Fuir la grisaille, la souffrance, ne plus ressasser.
Mais tristesse tout de même. Ventre plat.
Rebondir, à nouveau. Envisager une vie sans grossesse, sans troisième... Et non seulement l'envisager, mais l'accepter.
L'accepter.
L'accepter.
Accepter le vide et la souffrance ?






